UNE NOUNOU BLACK PLACE DES VICTOIRES

Il y a une sculpture à laquelle je pense depuis longtemps. Une femme noire derrière une double poussette dans laquelle semi-comatent des enfants blonds. En bronze ou en plexiglas, comme vous voulez. En tout cas pérenne, comme ils disent dans les concours.
Vous visualisez l’œuvre ? Tiens, à la place de Jeanne d’Arc, Place des Pyramides à Paris, par exemple.
Ça y est, je la vois et je suis dans un cauchemar : celui de devoir rédiger le dossier et défendre le « projet ». D’abord, je commence par une brève histoire de l’esclavage…
- Aïe, surtout pas, ça ne passe pas bien du tout, surtout que tu n’es pas noire!
- Ben, mon père adoptif l’était.
- Oui, mais ça ne se voit pas donc ça ne sert à rien. Ou alors tu en fais une pièce.
- Même si c'est pas vrai?
- Ah ben non, il faut que ce soit vrai.
- Bon alors, une brève histoire des femmes…
- Aïe aïe, aïe, non plus, tu passes directe à la poubelle « ringard».
- Alors, une histoire de la représentation des femmes en sculpture? 
- C’est mieux, c’est déjà plus mature, plus analytique, plus critique.
- Mais en fait ce n’est pas tant l’histoire de la sculpture qui m’intéresse ici… Vous n’avez pas remarqué, à l’heure des sorties de crèches, les grandes poussettes avec deux ou trois places, ce ne sont pas les mamans derrière, ni les papas, ah, surtout pas - car les papas ont des responsabilités dans l’entreprise - mais des nounous - des nounous noires.
D’habitude la réaction est d’abord faciale, les muscles des joues et ceux des yeux se laissent aller à un « et alors ? » dubitatif. Donc c’est moi qui verbalise, enfin qui exprime le problème: « Pourquoi ce sont si souvent des femmes noires derrière les poussettes ? » L’expression « où est le problème ?» continue à imprimer les traits de l’interlocuteur, pour qui il est plus normal de voir des femmes noires que des hommes blancs pousser des poussettes. Ben voyons. Même google ne connait pas femme noire africaine poussette enfants blancs crèche blonds...
-Moi, je comprends, dit la rapporteuse (ça s’appelle comme ça quand on fait une demande d’aide). Je suis même d’accord avec toi, mais les autres, les décideurs, ceux à qui je vais faire un rapport, je crois qu’ils ne vont pas voir de quoi tu veux parler avec tes femmes noires.

J’aurais du faire un copier/coller dans mon dossier avec un texte que j’ai trouvé sur le site d’une galerie parisienne: «Cette artiste utilise la pratique artistique comme moyen d'examiner notre perception de la réalité, notamment dans notre relation aux productions culturelles. Son travail tente avec humour et un minimum de moyens de déstabiliser les codes de lecture afin de redonner au spectateur une position incrédule même à l'égard des éléments de notre culture les plus acquis. Sa démarche se développe autour de l'idée que c'est en manipulant simplement la définition communément donnée aux choses que l'on en change la perception. » Yeah.
Bon, je ne lui ai pas dit ça à la rapporteuse, parce qu’elle aurait pu me dénoncer. Non, c’est vrai, c’est sérieux en art, on ne peut pas piquer les idées des autres, à chacun les siennes.

En France, malgré Simone, beaucoup de filles et de femmes - même dans notre petit milieu de l’art très critique et très au fait - hésitent à dire qu’elles sont féministes. Enfin, elles n’hésitent pas, elles ne le disent pas. Elles ne le sont pas.
Eh oui, ça me fait toujours bizarre, même après huit ans à Paris, je ne m'habitue pas. Les arguments sont toujours les mêmes : Elles exagèrent, il y a eu des excès, elles n’aiment pas les hommes. En gros ça dit : « Je suis ignorant(e) et un peu buté(e), donc prépare-toi à une discussion de débiles. »
Quand un plouc vous dit qu’Obama est communiste, vous optez pour quoi comme argumentation?


Moi, je suis féministe. Je mets des hauts talons quand j’ai envie. Enfin, non, ce n’est pas vrai, quand je ne prends pas le métro seule et que je ne crains pas qu’un homme ait envie de m’emmerder et de me faire courir. Donc au final, je mets souvent des chaussures confortables.
ET : Oui, j’ai un vrai choc quand je vois que ce sont les femmes noires à qui revient la tâche de garder les enfants après la crèche.
J'avais comme ça une idée pré-conçue que l'égalité des genres allait de pair avec l'égalité de couleur de peau. (Je refuse de dire racial, vous savez pourquoi, n'est-ce pas?). Bon, je me trompais. Enfin, c’est peut-être une question de générations… Peut-être que les filles des nounous noires seront dans les bureaux à prendre des responsabilités dans l’entreprise, qu’elles pourront mettre des talons même quand elles prendront le métro tard le soir, parce que les filles du monde de l’art n’auront pas été trop féministes, n’auront pas exagéré.

Mais bon allez, revenons à la forme. Franchement, est-ce que c’est une bonne idée de prendre une situation qu’on désapprouve politiquement et la reproduire en bronze ?
Pour montrer à ceux qui n’ont pas compris?
Pour que les autres voient ?
Pour dénoncer ? C’est de l’éducation civique, quoi... Remarque, si on arrive à remplacer Jeanne d'arc, ça devient quand même intéressant, non?

Eh voui, comme le suisse qui salit sa propre auberge dans Astérix chez les Helvètes, je me dénonce moi-même. Enfin, je me critique - avec la pire citation qu’on puisse imaginer dans un texte traitant d’art. Aïe.

Lire les newsletters précédentes sur les pages La Fundación de la Rebelión (www.fabienneaudeoud.com) photo Afrique du sud de Marie-Laure de Decker + photo de famille

 

JOAN OF ARC TO BE REMOVED FROM PLINTH

There’s a sculpture I’ve been thinking about for a while. It’s a black woman in the streets of Paris. She’s behind a double pushchair, in which two blond heads are waiting in a semi-coma. In bronze or plexiglas… Made to last. Can you picture the piece? It could be installed place des Pyramides instead of the golden Joan of Arc.
As soon as I have ideas like that I get into the nightmare of thinking about presenting and defending the project. Writing a proposal…
I should probably start by a reminder of the history of slavery, shouldn’t I?
- Certainly not, it doesn’t go down well at all - we’re in Paris, remember? And you’re not black, are you?
- My foster father was.
- Well I’m afraid that doesn’t count because that doesn’t show. Hey, but you should do a project about that! That would be great.
- Even if it's not true?
- Of course not, it has to be real.
- So, shall I give some insights into the history of women?
- Ooh la la, no, no, no! The project would go straight into the « dated & naff  » bin.
- So maybe into the history of  the representation of women in public sculpture?
- Yes, that’s it, that’s more critical, you see, more analytical and more mature.
- But the thing is: it was not quite my point… Didn’t you notice, when day care centers are closing down, big pushchairs with two or three places? It’s not mothers pushing them; it’s certainly not fathers - for fathers have serious responsibilities within companies - but black nannies. In Paris, yes. I'm not talking South Africa here.

The reaction in front of me is usually a facial one. Cheeck and eyes muscles tend to say:  « so what? ». So I make a full sentence, a question: « Why is it that we mostly see black women taking care of small kids in the street of Paris? ». That doesn’t usually make the expression of the person change so much. What I should say is « Is it more "normal" to see black women rather that white men behind pushchairs?» Looks then vary from « crazy feminist » to « what a weird idea ».
-I understand. I even agree with you, you know, says the reporting person. She – the reporting person- is going to write a report and make you get the money to do your piece… or not. I understand, she says, but people in charge, I’m afraid they won’t get what you mean with your black women.

What I should have done is cut & paste from that Parisian gallery website, instead of writing about social issues being still relevant, like class, gender or the colour of your skin.
I’m quoting an already translated text:
« She uses her artistic practice as a tool to examine our perception of reality, especially regarding our relation to cultural productions. With humour and minimal means, her work seeks to destabilize the codes of reading for even the most received forms of culture. Her procedures seem to follow the laws of entropy by creating effects of constant transformation and spontaneous change, expending the excess energy of a system to reveal its paradoxes. The underlying aim of these strategies is always the same: to destabilize pre-established codes of perception by sabotaging the very logic of his material and to push the viewer to develop critical ideas when presented with cultural objects whose meaning seems obvious. » Yeah.
I didn’t tell the reporting person about my cut & paste idea because she could have told people in charge. And art is a serious issue: everyone should have their own personal ideas and not copy.

In France, in spite of internationally renowned figures like Simone (we like that in art, internationally renowned figures) a lot of women do say they are not feminist.
It’s always a shock to me. I don’t get used to it, even after nearly eight years in Paris. The arguments are inevitably the same: they went too far, they don’t like men. What I hear « I’m not too aware of history, and I’d rather not be, so get ready for a daft conversation. » It’s like people telling you Obama is a communist, it’s rather difficult to find the right way into the debate, isn't it?

Well, maybe it’s a question of generations. Maybe their daughters will take responsibilities within companies and wear high heels even when they take the tube alone late at night. Not sure it will be thanks to women in the art world- who wouldn’t have gone too far in feminism.

On the other hand, I must admit that I don’t think it’s a good idea to take a situation that you find politically questionable -to say the least- and reproduce it in bronze. Even if you make it bigger. Even if you make it out of chocolate rather than bronze.
But I mean, is it to show people who don’t get it?  To expose the issue?  To reveal what is hidden…  Is it civic education for the masses? On the other hand, if you do manage to replace Joan of Arc, it might become a good idea.
Yes, I’m like the Swiss guy in Astérix in Helvetia, making his own tavern dirty: I’m criticising myself. With the worst reference or quote you could get in an art related text. Aouch.

You can read previous newsletters on La Fundación de la Rebelión pages on www.fabienneaudeoud.com -- photo from South Africa by Marie-Laure de Decker + family photo