LE POUF EN ART (+ la table et le vase)
L’avant-dernière newsletter reprenait des passages du Coran. L’idée était de demander si citer un texte pouvait revenir à s’en moquer.
Imaginez que votre truc ce soit les droits de l’homme et que vous ne supportiez pas qu’on en cite sa déclaration. C’est bizarre hein ? J’ai cité le Coran, et quelques artistes bien pensants m’ont dit que je ne leur apprenais rien et que franchement c’était islamophobe.
Bon.
Donc, oui. Réponse à la question posée par le titre : Citer, ça peut être méchant.
En fait, je crois qu’il me manque un organe.
Déjà c’est sûr, il me manque celui de la branchitude. Mais là, dans le monde de l’art parisien, je me sens loin... loin de loin. Je dois avoir une déficience dans l’esprit. Certaines connexions peut-être. Par exemple, je me sens vaguement bétassonne, un peu surprise pour tout dire. Puis-je citer Benoît Maire:
« J’ai passé récemment une après-midi à photographier, dans les collections du Louvre, toutes les figures qui montrent quelque chose du doigt. J’essaye de relier ces représentations au concept d’indexation transcendantale chez Badiou. » (1)
Je sais c’est souvent la distance qui est intéressante, c’est le fait que ça ne colle pas, c’est le « non résolu » d’Adorno. Bien sûr, Maire ne fait pas de corrélation directe de type étymologique entre l’index doigt et l’indexation. Eh non, Maire n’est pas icono à L’oeil, et ce n’est pas seulement un jeux de mots - je parle de lui - c’est beaucoup plus complexe. Quoi que j’aime bien les jeux de mots, mais faut que ça ait du rythme, et puis surtout faut pas trop expliquer, sinon la lourdeur devient lourde. Le doigt ? Peut-être que je suis coincée, dans le sens serrée des fesses, pas drôle quoi, et que j’ai besoin qu’on m’aide. Je comprends qu’on photographie des choses similaires, j’ai bien regardé et étudié Richard Prince par exemple, je comprends la répétition - et la différence, la collection, je comprends l’unité de lieu et la symbolique du Louvre, je comprends la variété formelle des représentations, la force du geste…
Bon, c’est vrai qu’il faut que je googelise l’indexation transcendantale, parce que je ne sais pas ce que c’est et pof : je tombe sur Benoît Maire… Ça aide pas.
Ensuite, sur un blog où Khanh Dao Duc parle de jeux vidéo: une indexation est une relation d’ordre :
Une relation d’ordre R, c’est une relation où « a R b » signifie a est en relation R avec b doit vérifier les trois propriétés suivantes :
- Réflexivité (a R a)
- Antisymétrie (si a R b et b R a alors a = b)
- Transitivité (si a R b et b R c alors a R c)
La relation de l’arithmétique « inférieur ou égal à » pour l’ensemble des nombres est ainsi un exemple de relation d’ordre.
Je ne vois pas de doigts, mais bon.
Et transcendantal, j’ai jamais aimé, mais ça veut dire « ce qui est au-delà, ce qui dépasse, surpasse, en étant d'un tout autre ordre ». Je ne sais pas pourquoi, j’entends toujours du « tais-toi tu ne peux pas comprendre» dans le transcendantal, ça doit être une vielle habitude de meuf. Sinon, je trouve que ça fait fromage. Tu veux un peu de transcendantal ? Remarque, ça me dérange moins que tais-toi. Ou ça fait dentiste. Enfin bref, j’aime pas.
Pour tout vous dire, je trouve que c’est très délicat, Benoît Maire. Délicat dans le sens mignon. C’est même beau, beau comme une vitrine; et je vous jure, j’aime bien les vitrines, je me le dis chaque fois que je vais à la fondation Bob Ricard comme dit France Valliccioni. Enfin une fois dehors, dans le quartier. 
C’est lui -même- comme disent les Camerounais qui, chez Kadist « parle à ce sujet de display, alors que ce terme est très connoté années 90… pas tant un display comme plateforme de monstration (…) merchandising, mais plutôt un display qui serait un espace mental en devenir, en construction. »
- Si on faisait une collection fashion le différend. Genre tu vois, « un petit jean troué avec un petit top Chanel? »
- C’est islamophobe.
- Hein ?
En plus c’est vrai, j’adore les meubles bricolés. Les pieds de tables différent(d)s, je comprends mais archi archi bien. De là à parler d’esthétique des différends, c’est quand même un petit peu rigolo non ? Ou redindondant non ?
Dites-moi que je me trompe.
J’aime bien me tromper, comme ça je découvre quelque chose, une autre pensée et j’adore cette sensation. Dites-moi qu’il est cynique. Parce que pour moi, on est tous dans le différend, pas lui plus que les autres.
Déjà, il a pas à se prendre tout le gâteau, et pourquoi est-ce qu’il est plus « esthétique des différends » que les Gelitin qui eux aussi font des très beaux meubles récup, pourquoi plus que William Pope L, que Tracey Emin, que Paul MacCarthy, que Thelonius Monk, que moi? Sans parler de tout le reste… Qui peut parfois être un tantinet plus chargé…
« Si Lyotard appliquait le terme de « différend » à des conflits opposant des modes de discours incommensurables, Benoît Maire souligne pour sa part que ce concept est important pour saisir les formes d’expression divergentes qui définissent le paysage artistique de la postmodernité. » (2)
Je vais vous dire, j’ai l’impression qu’on me prépare à de la pensée, et ça j’adore et je me retrouve dans du design bien rodé… j’aime bien ça aussi le design, c’est sûr, mais en art, parfois quand même c’est un peu bof. Ou alors les critiques d’art sont de connivence et c’est une grosse blague : l’idée, ce serait c’est montrer que c’est pas difficile de dépolitiser – de piéger le spectateur, c’est même la grande mode. Genre Che Guevara sur les napperons des bars de Bastille…
Pour bloquer la réflexion il suffit de bien agencer ses meubles. Et de citer. Mais pas le Coran hein?
L’esthétique du différend de Benoît Maire est bien pensante. Je trouve que c’est presque à l’opposé du concept tel que je l’ai compris. Mais évidemment je peux me tromper… Elle en nivelle les dangers, elle efface les cicatrices, les douleurs et les horreurs d’incompréhension. C’est propre, c’est net, ya rien qui dépasse, c’est résolu, résolvu même. C’est gentil. Ça rassure. C’est du bel agencement, tranquille, bien fait. Nickel. N’ayez pas peur ! disait le pape.
Soit il est cynique, soit j’ai loupé quelque chose, soit c’est un tantinet prétentieux, soit Lyotard n’est pas un penseur, mais un outil à beaux projets pour institutions.
On dirait que c’est passé par une équipe marketing, par une boîte de pub. On dirait qu’il vend du différend.
J’ai été voir Claude Dalle l’autre jour, eh ben, ça faisait différend aussi mais pas pareil. (Site Claude Dalle)
Ah si Docteur, vous savez que j’aime la chaise, d’ailleurs, quand j’étais toute petite, celle de Kossuth m’a donné mon presque premier émoi artistique. 
Mais vous voyez le pouf en art, je ne saisis pas...
La galerie parle de tension entre la production et l’exposition, de réponses pleines d’humour et de poésie : l’artiste « déploie en plus un questionnement sur la fonction et son pendant : l’inutilité. » (3)
Oui, là je dois dire qu’un certain vide s’installe dans mon cerveau. Voyez, c’est ça docteur mon problème, c’est que je ne sais pas comment m’y prendre pour remettre en marche mes synapses. C’est un des symptômes. Je sais qu’il faudrait que je me questionne sur l’utilité des choses… Mais je me sens limite débile. Pourtant je suis assez bon public, je rigole tout le temps, j’aime aussi les choses légères et j’adore les meubles. Bon je l’ai déjà dit.
Juste une dernière puisqu’on est dans l’agencement intérieur. J’aime bien aussi Isabelle Cornaro, je trouve ça beau. Même si je suis un tout petit gênée par les cheveux dans les découpages pour faire des paysages. C’est pas tant les cheveux qui me font bizarre que le discours qui va avec. Elle fait aussi des images avec des bijoux sur du bois. On l’a toutes fait, enfin je suis sûre que beaucoup de filles ont joué avec les colliers de leur grand-mère sur la commode.
Bon c’est vrai tout le monde ne fait pas des paysages africains.
Hé, ho ! Victoire ex aequo avec Benoît Maire pour l’année de la table, prix fondation Bob Ricard. Je suis moi-même une grande amatrice de marchés aux puces, donc ses objets sur des stands, je comprends très bien. J’aime aussi ses installations avec des tapis, et des vases. Eh oui je suis aussi très vitrines d’antiquaires. Pour moi, c’est un travail qui te déculpabilise d’aimer le goût bourgeois hors contexte, réarrangé. Mais apparemment ce qu’elle fait Isabelle Cornaro c’est plutôt d’ « interroger l’héritage de l’art conceptuel, remis à l’ordre du jour à travers une révision du rapport fétichiste à l’objet esthétique ». (4)
Voyez, j’étais partie sur tout à fait autre chose. J’ai pas la même approche du meuble, ça doit être ça.
Allez un petit Ricard, parce que moi les questions, là c’est trop. En plus avec les héritages, hein... Ah oui, la jeunesse est très gentille ces temps-ci. Ah oui très gentils, ils sont très gentils.
Bon franchement, sérieusement, comment voulez vous qu’une pensée nouvelle, forcément subversive, puisse sortir du monde de l’art dans ces conditions? Et je vous le rappelle, citer, ça peut être méchant. Mais parfois c'est gentil, très gentil.
Qu’est ce que ça doit être chiant d’être critique d’art.
Pour lire les newsletters précédentes: site de la fundacion de la rebelion
Ce projet bénéficie du soutien de la Mairie du 18ième.
RDV très bientôt à l'atelier
www.fabienneaudeoud.com